Chronique

Géopolitique du luxe & gastronomie

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La gastronomie fait partie du luxe, c’est le plaisir de déguster de nouvelles saveurs et de nouvelles senteurs. Les chefs, ces maîtres culinaires et pâtissiers… sont des stars, des icônes au même titre que les créateurs de mode. Ils sont des créateurs de goûts, de saveurs, de sensations, d’expériences gustatives et olfactives. La Haute Cuisine, la Haute Gastronomie n’a rien à envier à la Haute Couture.

Les maisons de luxe se tournent de plus en plus vers la gastronomie : Armani Caffè, Restaurant et Pâtisserie Monsieur Dior, projet Chanel Café…). Pourquoi ? Parce qu’elles veulent embrasser l’art de recevoir.

L’art de la table, c’est tout un protocole, toute une atmosphère, une ambiance que dans nulle autre boutique vous ne pouvez offrir. Le client est dans un cocon, dans une approche totalement différente quand il va au restaurant : outre le plaisir – comme pour rentrer dans une boutique de mode, de joaillerie…- il est immédiatement transporté dans un autre univers, une autre aventure, car d’autres sens – peu sollicités – sont mis en jeu : l’odorat et le goût. La gastronomie permet aux maisons de luxe de toucher une clientèle différente ou d’accompagner sa propre clientèle dans une autre aventure.

Mais revenons à la géopolitique, la politique. Elle souhaite donner le meilleur, être influente, se dépasser…La géopolitique a créé l'art de recevoir avec le souhait d’offrir le meilleur de soi, de la nation, pour accueillir son hôte et lui faire découvrir le pays sous les meilleurs auspices, avec en premier chef, la découverte des saveurs et spécificités nationales, tout en gardant à l’esprit les singularités culinaires de l’hôte, pour rester dans cette diplomatie harmonieuse et respectueuse de la culture de l’invité.
En 2014, le chef multi-étoilé Alain Ducasse et le ministre des Affaires internationales de l’époque, Laurent Fabius, ont lancé "Goûts de France / Good France", dans l’optique de fédérer autour de la gastronomie française toutes les ambassades françaises dans le monde : en une journée, chaque ambassade accueille le gratin national à une dégustation d’excellence célébrant les relations binationales du pays en question : de Tokyo à Brasilia en passant par Mexico, Bangkok ou Abu Dhabi ou Le Caire.

La Haute Cuisine est un art à part entière, tel un artisan, un maître d’art, le chef élabore à partir des ingrédients naturels son mets, sa composition, son chef d’œuvre… c’est une expression de son talent, de son savoir-faire, et c’est bien "son luxe" qu’il invite ses hôtes à partager. La Haute Gastronomie est à son comble lorsqu’elle permet de lisser les relations internationales.
Talleyrand disait à Napoléon : "Donnez-moi de bons cuisiniers, je vous ferai signer de bons contrats" ou plus récemment Paul Bocuse : "la géopolitique divise, la gastronomie rassemble".
Lorsque Gilles Bragard fonde le Club des Chefs des Chefs d’Etat – CCCE – en 1977, son idée est bien de rassembler autour de la même table tous les chefs culinaires des chefs d’Etat : chaque pays a un chef gastronomique aux manettes de la présidence (France), du royaume (Royaume Uni) , de l’empire (Japon) , selon le type de gouvernement. C’est le firmament de la géopolitique de la gastronomie. Le président actuel du CCCE n’est autre que Jacques Garcia, chef du Palais Princier de Monaco. Et le luxe n’est jamais très loin dans l’expression du protocole, l’étiquette, de l’art de recevoir, l’art de la table et tous les us et coutumes issus de l’histoire, des traditions et du patrimoine de la nation. Par extension, le déjeuner ou dîner à l’ambassade d’un pays est le must de quelque rencontre que ce soit.

L’autre Graal reste la reconnaissance universelle accordée par le Patrimoine culturel immatériel (PCI) de l’humanité créé par l’UNESCO. Le rayonnement bat son plein et le pays élu peut mettre en avant sa fierté nationale. Depuis 2010, le repas gastronomique des Français, la cuisine mexicaine, la cuisine japonaise, le régime méditerranéen (Chypre, Tunisie, Croatie, Espagne, Grèce, Italie, Maroc, Portugal), ou encore le pain d'épices en Croatie du Nord et le café turc sont enregistrés dans la liste du PCI comme traditions culinaires représentant l'histoire, l'originalité et l'identité des cultures gastronomiques de différents pays de la Terre.

Il est symptomatique de relever que la terminologie "chef(fe)" fait immédiatement référence au chef(fe) de cuisine : il/elle est aux manettes, au fourneau, il/ elle excelle, il/elle joue sur les saveurs du palais et narines de l'odorat : "Goût et Senteurs", "papilles et pupilles"...
Les 5 sens (vue, odorat, goût, ouïe, toucher) sont exaltés. Certes peut-être moins le toucher (encore que ...dans certains pays on mange avec les mains et au rythme d’une musique !)

La gastronomie, au cœur de la géopolitique du luxe, s’engage dans une responsabilité sociétale et environnementale. A l’image du Guide Michelin qui depuis sa création en 1931 révèle les talents de chaque nation avec ses étoiles, l’étoile verte, qui récompense une cuisine raisonnée, durable et responsable. Alain Passard a été l’un des premiers à recevoir cette décoration en hommage à sa cuisine légumière et à sa chaîne de valeurs instaurée tout au long de son processus de création (équipe, potager bio, verger bio, choix des ingrédients selon les quatre saisons…).

.Enfin, l’expression "bon goût" qui n’est pas qu’une expression culinaire. Par extension, le bon goût est une valeur qui englobe l’art de s’habiller, de se parfumer, de décorer son intérieur, de se comporter… une sorte de qualité intemporelle entre classe, distinction et discrétion. La gastronomie est un réel soft-power : un lieu et un espace où les relations internationales excellent et aiment s’y retrouver.

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