
Chronique
La guerre entre le luxe et les analystes financiers est déclarée
Publié le par Eric Briones
La chute de 11 % du titre Kering le jour de la nomination de Demna Gvasalia au poste de directeur artistique de Gucci a mis en lumière un fossé grandissant entre les analystes financiers et les décideurs du luxe.
Le luxe en "off" reproche aux analystes financiers une influence devenue croissante dans les médias, où ils sont sollicités sur des sujets qui dépassent largement leur expertise économique, notamment en matière de style ou de choix de directeurs artistiques. En filigrane, c'est une critique plus large qui se dessine : celle d'une financiarisation excessive du luxe et de son impact délétère sur la créativité. Un phénomène dont on peut mesurer les effets ravageurs dans l'industrie automobile, où la "dictature des voitures électriques" a uniformisé l'innovation esthétique et conceptuelle.
Curieusement, ces critiques étaient bien plus discrètes lorsque le luxe trônait au sommet du CAC 40 en 2023 et 2024...
Faisons un petit jeu comparant, l'avis des médias mode et trendy à la nomination de Demna :
Highsnobiety : "le recrutement de Demna est exactement le genre de changement nécessaire pour remettre Gucci au sommet et offrir au designer géorgien une opportunité cruciale de se réinventer".
Vogue France rappelle que Demna est "sans conteste l'un des créateurs les plus originaux, les plus novateurs et les plus influents de notre époque", et que son approche démocratique et pragmatique devrait lui être bénéfique chez Gucci.
Numéro exprime son enthousiasme en déclarant que "l'industrie de la mode est à nouveau en pleine effervescence".
WWD lucide : "les analystes boursiers ont fait pression sur Gucci pour qu'elle nomme un créateur de renom qui l'aiderait à revitaliser la marque et à retrouver sa place sur le marché."
Et à l'opposé, le monde des analystes financiers :
Zuzanna Pusz, CFA, UBS : "Il est clair que le marché espérait une embauche externe de haut niveau en provenance d'une autre grande maison de couture...la combinaison de cet enthousiasme préalable et de la controverse bien connue autour de Demna est perçue comme une déception par les investisseurs, ce qui accroît le risque de voir Gucci poursuivre son redressement".
Pour J.P. Morgan : "Le choix de Demna est controversé, compte tenu des premiers retours [négatifs, ndlr] sur les réseaux sociaux et les blogs de mode... un 'point d’interrogation à ce stade sur la manière dont les codes de la marque vont évoluer'".
Et surtout Luca Solca (Bernstein) : "Nous ne sommes pas sûrs que Demna soit la bonne personne pour Gucci en ce moment... Dans l'ensemble, nous donnerons à cette nomination une note de 5/10, mais nous comprenons leur stratégie de minimisation des risques : opter pour le plus connu".
Le monde est bien fait : j'aurai l'honneur de débattre avec Luca Solca à 19h30, au Théâtre Marigny autour de la question "Le luxe lasse-t-il ?" avec Opinion Square et Journal du Luxe.

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